Pourquoi les images restent le principal angle mort de l’accessibilité numérique pour les personnes déficientes visuelles
- DERI HANDIPULSE
- il y a 4 jours
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Sur le web, le texte a fini par trouver sa voie. On sait le structurer, le baliser, le faire lire par une synthèse vocale, l’afficher en braille, le naviguer au clavier. L’accessibilité du texte n’est pas parfaite, mais elle repose désormais sur des pratiques relativement stabilisées.
Les images, elles, continuent de “passer entre les mailles”. Dans les audits, on trouve bien un attribut "alt". Dans les déclarations de conformité, on coche parfois la case “alternative textuelle”. Et pourtant, pour beaucoup de personnes en situation de déficience visuelle, le résultat ressemble à un paradoxe : les images sont partout, mais l’information qu’elles portent reste souvent hors d’atteinte.
Pourquoi ? Parce qu’une image n’est pas seulement un “contenu non textuel” qu’on remplacerait par quelques mots. Une image est souvent une organisation spatiale (schéma, carte, plan, interface), une condensation de relations (tendance, proportion, hiérarchie), une intention pédagogique (montrer plutôt que dire). Et rendre cela accessible n’est ni un simple problème de technique, ni un sujet apparu avec les réseaux sociaux : c’est un problème de fond, à la croisée de la cognition, de la pédagogie, des normes et des chaînes de production numériques.
Cet article propose un diagnostic : l’inaccessibilité des images est structurelle. Elle tient autant à la manière dont on conçoit et diffuse les visuels qu’aux limites des approches actuelles basées sur le texte alternatif.
Des publics nombreux, des usages quotidiens
À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé estime qu’au moins 2,2 milliards de personnes vivent avec une déficience visuelle de près ou de loin, et qu’au moins 1 milliard de ces situations auraient pu être évitées ou ne sont pas prises en charge.
Ces ordres de grandeur rappellent une évidence : l’accès non visuel à l’information ne concerne pas un “micro-public”. Il concerne l’école, l’emploi, la santé, les services publics, la culture... et, très concrètement, l’accès à des contenus qui sont désormais massivement visuels.
L’image comme point de rupture
Le même contenu peut être accessible en texte… et inaccessible dès qu’il bascule en image.
Une consigne en toutes lettres : lisible en synthèse vocale.
La même consigne dans une infographie : parfois réduite à « image ».
Une tendance chiffrée : compréhensible si les données sont en tableau.
La même tendance dans un graphique sans description : opaque.
Ce n’est pas un détail. Dans l’éducation, l’information passe par des schémas et des cartes. Dans le care, elle passe par des formulaires, des pictogrammes, des supports explicatifs. Dans la culture, elle passe par des images patrimoniales et des reproductions.
Et quand l’accès se casse à cet endroit, les conséquences se traduisent en dépendance, en perte d’autonomie, et parfois en renoncement.
Des travaux de recherche sur des supports tactiles dynamiques (tablettes à picots rétractables) illustrent au passage un point souvent sous-estimé : même lorsqu’on “transpose” une image au toucher, la reconnaissance et la compréhension dépendent de paramètres fins (résolution, espacement, simplification), et l’identification d’images 2D en relief est, de manière générale, plus difficile que l’identification d’objets réels.
Enjeu sociétal, éducatif et d’accessibilité
Quand une image n’est pas accessible, on perd souvent exactement ce que l’image avait été choisie pour transmettre : une relation.
À l’école, il ne s’agit pas seulement de “voir un dessin”, mais de comprendre une structure : la circulation du sang, le relief d’une région, la géométrie d’une figure, l’évolution d’une courbe.
En santé et dans le care, les supports sont fréquemment visuels : schémas explicatifs, pictogrammes, parcours, portails, documents. Un projet sur les ruptures de parcours de soins mentionne notamment l’importance des enjeux d’information et de coordination pour des publics concernés par des handicaps, dont visuel.
Dans la culture, l’image est parfois l’objet même de l’expérience : une œuvre, une reproduction, un document numérisé, un détail à comparer.
Dans ces situations, une alternative “présente” mais pauvre ne répare pas la perte. Elle peut même créer une illusion d’accessibilité : techniquement conforme, pratiquement inutilisable.
État de l’art : normes, cognition, production
Ce que disent les normes : l’obligation d’alternative
Les référentiels demandent une chose simple à énoncer : tout contenu non textuel doit avoir une alternative textuelle. C’est l’un des principes les plus connus des WCAG, notamment via le critère 1.1.1 “Non-text Content”.
En France, le référentiel RGAA traduit ces exigences en critères et tests, et traite des images porteuses d’information, des images décoratives, et des cas qui nécessitent une description détaillée. Référentiel général d'amélioration de l'accessibilité
Le cadre est indispensable : sans lui, pas d’exigence, pas d’audit, pas de responsabilité. Mais il laisse ouverte la question la plus difficile : qu’est-ce qu’une alternative “utile” quand l’image organise l’information dans l’espace ?
Ce que disent les sciences cognitives : l’image n’est pas “traduite” naturellement en texte
Pour comprendre pourquoi les images résistent, il faut regarder du côté de la cognition.
Une scène visuelle se perçoit souvent de manière globale : on repère rapidement une structure, une tendance, une forme.
Le toucher, lui, construit une représentation par exploration, morceau par morceau. Des ressources institutionnelles sur l’information à destination des personnes aveugles ou malvoyantes insistent sur cette différence : au toucher, il faut du temps, des repères, et des choix de simplification pour éviter la surcharge.
Quelques implications directes :
Séquentialité : explorer une carte ou un schéma tactile suppose d’assembler mentalement des éléments successifs, avec un effort de mémoire de travail.
Résolution et limites physiques : distinguer des détails proches, des textures, des lignes, a des contraintes ; cela impose des conventions et un design adapté, documentés dans les recommandations professionnelles.
Nature de l’information : une image porte souvent moins des “objets” que des relations (échelle, proportion, hiérarchie, causalité). Décrire des objets sans décrire ces relations revient à perdre le sens.
Dit autrement : on ne rend pas une image accessible en disant seulement “ce qu’il y a”. On rend une image accessible en rendant compréhensible ce que l’image fait comprendre.
Ce que montre la recherche appliquée : le vrai goulot d’étranglement, c’est la production
Même lorsque des dispositifs existent, un obstacle revient : produire des contenus accessibles est exigeant.
Des travaux sur des dessins tactiles interactifs (retour audio déclenché au toucher) soulignent que l’adoption dépend aussi de la capacité à créer ces médias : choix de représentation, découpage en zones, étiquetage, cohérence pédagogique.
D’autres recherches explorent des indices vibrotactiles pour faciliter l’exploration non visuelle de graphiques numériques, avec des gains possibles, à condition de concevoir finement le codage, l’apprentissage et les tâches visées.
Enfin, des revues méthodologiques rappellent que l’évaluation de technologies d’assistance est difficile (profils hétérogènes, écologie des usages, recrutement, transférabilité), ce qui ralentit la consolidation de standards de fait.
Ce que dit la recherche et les institutions : ce qui marche, ce qui casse
Ce qui fonctionne (quand c’est bien fait)
Le texte alternatif contextualisé: Pour une photo illustrative ou une icône fonctionnelle, l’objectif n’est pas de “décrire tout”, mais de restituer l’information utile dans le contexte. Des guides de référence insistent sur la concision, la pertinence et l’évitement du bruit.
La description détaillée structurée : Pour une infographie ou un schéma, une description longue séparée, structurée (titre, éléments, relations, conclusion) est souvent plus efficace qu’un alt interminable. Le RGAA prévoit précisément ces cas, en distinguant plusieurs familles d’images et d’exigences.
La transcription tactile, avec simplification et conventions: Lorsque le spatial est central, le tactile reste une voie majeure : il permet une exploration et une appropriation. Mais il demande une adaptation raisonnée : simplifier, choisir les indices, organiser la légende. Des services spécialisés documentent ces pratiques et proposent des ressources (banques d’images adaptées, recommandations, accompagnement).
Ce qui ne fonctionne pas (ou mal)
L’“alt” purement formel : “image”, “photo”, “graphique”, ou une description tautologique. La case est cochée, l’information est perdue.
La description sans relations : citer des éléments (“une courbe, des axes”) sans expliciter la tendance, les valeurs clés, le point de rupture, revient à décrire la forme sans transmettre le message.
Le tout-automatique sans contrôle : l’automatisation peut aider sur des éléments simples, mais elle échoue souvent à restituer l’intention informationnelle (le “pourquoi” de l’image). Pour des contenus critiques (éducation, santé, démarches), l’absence de maîtrise éditoriale devient un risque.
Pourquoi les normes actuelles ne suffisent pas
La norme impose un résultat minimal, pas une qualité pédagogique
Les WCAG et le RGAA posent l’obligation d’alternative, mais ils ne peuvent pas garantir la qualité sémantique d’une description. L’écart entre “présent” et “utile” se joue dans la pratique éditoriale et la compétence.
L’image est un objet non linéaire
Un texte se lit. Une image se parcourt, se compare, se localise. Transformer l’exploration en texte peut fonctionner si la description est soigneusement scénarisée, mais cela suppose un travail de conception.
La responsabilité est diluée dans la chaîne de production
Qui écrit l’alternative d’un graphique ? Le data-analyst ? Le designer ? Le rédacteur ? Le développeur ? Sans rôle clair, l’alt devient un “reste à faire” de fin de projet.
Il manque des workflows standardisés pour le spatial accessible
Le texte alternatif est standardisé. Les représentations spatiales accessibles le sont beaucoup moins : formats, outils, conventions, compétences. Les services spécialisés existent, mais ils ne peuvent pas absorber, seuls, la massification des contenus visuels numériques.
Impacts concrets pour les personnes rencontrant des freins d'accès aux images
Éducation : apprendre quand l’information est “dans le schéma”
Dans une classe, un schéma n’est pas un décor. C’est souvent le cœur du cours. Quand il est inaccessible, l’élève dépend :
d’une transcription tactile disponible à temps (rare en flux tendu) ;
d’une médiation humaine (enseignant, AESH, pair) ;
ou d’une description ad hoc, parfois insuffisante pour construire la structure spatiale.
Les recherches sur pictogrammes tactiles dynamiques rappellent que la lisibilité n’est pas automatique : elle dépend de choix de design, donc de compétence et de méthode.
Care : comprendre, décider, consentir
Dans les parcours de soins, l’accès à l’information et la coordination peuvent constituer des points de fragilité. Or une partie des supports est visuelle. Quand ces supports ne sont pas rendus accessibles, la personne peut perdre en autonomie, comprendre partiellement, ou renoncer à certaines démarches.
Culture : accéder à ce qui fait sens dans une image
La médiation culturelle repose sur l’image : œuvres, documents, détails, comparaisons. Sans descriptions rigoureuses, et, lorsque pertinent, sans supports tactiles ou audio-tactiles, l’accès reste incomplet.
Pistes technologiques et pédagogiques
Traiter l’image comme un contenu à part entière
Avec une intention, une cible, un niveau de détail, des critères de qualité. “Avoir un alt” ne peut pas être la fin de l’histoire.
Former et outiller la production
Banques, gabarits, conventions, guides, ateliers de description : c’est un investissement structurel. Les ressources et services spécialisés qui documentent la transcription et l’adaptation sont un levier essentiel.
Combiner les modalités quand le spatial est central
Le tactile, l’audio interactif, l’audio-tactile, les tableaux de données, les descriptions structurées : ce sont des options complémentaires, à choisir selon l’objectif. Des travaux sur dessins audio-tactiles interactifs montrent l’intérêt d’associer information verbale et exploration tactile pour réduire certains coûts cognitifs.
C’est dans ce cadre, comme une réponse technologique, qu’on peut situer Handipulse et DERi : une approche issue de travaux de recherche et d’ingénierie, conçue pour traiter un problème documenté (l’accès aux contenus graphiques) sans se substituer aux exigences normatives, aux pratiques pédagogiques, ni aux solutions déjà établies.
Évaluer sur des usages réels
Avec des profils variés, des tâches écologiques, des critères de compréhension, pas seulement de “réussite technique”. Les travaux de revue sur l’évaluation des technologies pour personnes DV soulignent l’importance de cette rigueur.
L’accessibilité des images, un chantier collectif
On ne comblera pas l’angle mort des images par une “bonne pratique” isolée. Il faut une approche systémique : des normes qui cadrent, des méthodes qui outillent, des compétences qui se diffusent, des évaluations qui prouvent l’utilité, et une coopération constante entre recherche, institutions, professionnels,et personnes concernées.
Retrouvez ici nos sources utilisées pour cet article :
Organisation mondiale de la santé. Blindness and visual impairment (fiche d’information).
World Wide Web Consortium. Web Content Accessibility Guidelines (WCAG) 2.2 (critère 1.1.1).
Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA) v4.x. Thématique images : critères et tests.
RNIB. Guidance on writing alt text (bonnes pratiques).
American Foundation for the Blind. Writing Effective Image Descriptions (Alt Text).
Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie. Informer les personnes aveugles ou malvoyantes (différences exploration tactile / perception visuelle).
INSEI (SDADV). Ressources et recommandations de transcription/adaptation pour personnes déficientes visuelles.
Mascle, C. et al. (2021). Vers l’utilisation de pictogrammes affichables sur des tablettes à picots rétractables…(HAL).
Mascle, C. et al. (2022). Tactile pictograms displayed on pin array tablets for blind children (HAL).
Mascle, C. et al. (2020). Vers l’utilisation de tablettes à picots pour l’illustration de livres tactiles (HAL).
Thévin, L. et al. (2019). Creating Accessible Interactive Audio-Tactile Drawings Using Spatial Augmented Reality(HAL).
Zhao, K. et al. (2019). Travaux sur indices vibrotactiles pour l’exploration de graphiques (HAL).
Revue sur l’évaluation des technologies pour personnes déficientes visuelles (HAL).
Projet Innov-Care. Ruptures des parcours de soins… handicap mental ou visuel (PDF).

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